L'abbatiale de Thiron-Gardains dans le Perche, à la recherche de son ordre perdu ! Photo © DR

Dans l’histoire de la chrétienté, peu d’ordres ont été aussi prolifiques en diversité, puissants, tout en ayant quasiment disparus de la mémoire des contemporains, que celui des moines artisans de Tiron. On prêtent à certains d’entre eux l’invention du whisky, d’autres aidèrent à la rédaction de la déclaration d’indépendance de l‘Ecosse (qui inspira la rédaction de la constitution des Etats-Unis), d’autres, encore, furent à l’origine des premières loges maçonniques. Un ordre qui essaima dans tout l’ouest de l’Europe avec un abbé, ermite, cénobite qui enflamma les âmes face au puissant ordre de Cluny.
Alors, 900 ans après sa fondation, que reste-t-il de l’abbaye de la Sainte-Trinité de Tiron et de son ordre bénédictin ?

Photo de Une : l’abbatiale de Thiron-Gardains, dans le Perche, à la recherche de son ordre perdu ! Photo © DR

L’accès à l’abbatiale se fait en descendant quelques marches qui mènent au porche côtoyant l’ancienne résidence du Prieur. Au-dessus du portail, deux baies géminées en plein cintre, murées au siècle dernier, aux chapiteaux sculptés de têtes fantastiques et de visages humains. Photo © François Collombet
L’accès à l’abbatiale se fait en descendant quelques marches qui mènent au porche côtoyant l’ancienne résidence du Prieur. Au-dessus du portail, deux baies géminées en plein cintre, murées au siècle dernier, aux chapiteaux sculptés de têtes fantastiques et de visages humains. Photo © François Collombet

L’abbatiale romane sauvegardée, mais fragile

Aujourd’hui, de l’ensemble d’origine – dont les dimensions étaient proches de celles de la cathédrale de Chartres – il ne « reste » que l’abbatiale, devenue l’église paroissiale de la commune de Thiron-Gardais, étonnante, immense, avec sa nef de 64 m de long. Un monument menacé de ruine, comme oublié dans ce gros village du Perche, qui abrite des stalles de la fin du Moyen-Age, sculptées d’animaux fantastiques ; un leg de l’histoire mais si lourd financièrement à porter par son vaste chantier de restauration (des travaux de consolidation du contrefort nord sont toujours en cours).

Le cloître et les bâtiments conventuels de l’abbaye ont disparu. Des dépendances, seuls subsistent une grange aux dîmes (restaurée en 2006) et, accolé à l’église, le Collège royal et militaire, aujourd’hui restauré, dont un postulant fut le jeune Bonaparte.

Pour conserver la mémoire de l’ordre

Le sauvetage définitif de l’abbatiale viendra peut-être de ses fondateurs, les bénédictins de Tiron, ou plus exactement du besoin de garder la trace de leur existence. Des scientifiques anglais et américains s’intéressent en effet aux vestiges de cet ordre qui traversa la Manche pour s’étendre jusqu’en Ecosse. Une raison supplémentaire pour que l’église abbatiale, leur maison mère, puisse retrouver un peu de sa splendeur d’antan et résonner encore du violoncelle de Gautier Capuçon qui y donna un con cert en juin 2019. Pour cela les appuis ne manquent pas. A côté du maire* et de ses habitants, la présence d’un ami, le très médiatique Stéphane Bern est l’indéfectible apôtre de cet incroyable site. La preuve : il habite le Collège qu’il a acheté et restauré.
*Victor Provôt maire de Thiron-Gardais préside l’association Ordre de Tiron. Elle compte aujourd’hui près d’une centaine de membres dans toute l’Europe.

Victor Provôt maire de Thiron-Gardais depuis 2008
Victor Provôt maire de Thiron-Gardais depuis 2008. Il fut à l’époque, à 25 ans, le plus jeune maire de France. Il préside l’Association Ordre de Tiron qui compte aujourd’hui près d’une centaine de membres dans toute l’Europe. Photo © François Collombet
Intérieur de l’église abbatiale de la Sainte Trinité (XIIe-XIIIe siècles) de Thiron-Gardais. La nef mesure 64 m de long sur 12 m de large et un peu plus de 21 m sous la poutre faîtière. A l’origine, elle avait des dimensions proches de la cathédrale de Chartres. Photo François © Collombet
Intérieur de l’église abbatiale de la Sainte Trinité (XIIe-XIIIe siècles) de Thiron-Gardais. La nef mesure 64 m de long sur 12 m de large et un peu plus de 21 m sous la poutre faîtière. A l’origine, elle avait des dimensions proches de la cathédrale de Chartres. Photo François © Collombet

L’ancien collège restauré par Stéphane Bern

Après la Révolution, le collège et l’abbaye sont en grande partie démembrés. Les bâtiments conservés du collège restent propriété de la même famille de 1803 à 2005 et notamment du botaniste André Guillaumin. Sa fille qui hérite du collège en 1974, pour éviter la dispersion de ce patrimoine, le confie en 2005 au Conseil départemental d’Eure-et-Loir. En 2014, par suite d’un appel à projets, le collège devient propriété de Stéphane Bern. Il le restaure et y crée un musée ouvert au public dans les anciennes classes.

Accolé à l’abbatiale, le collège est un ensemble historique qui a été restauré par Stéphane Bern
Accolé à l’abbatiale, le collège est un ensemble historique qui a été restauré par Stéphane Bern. Il est constitué du bâtiment principal du collège, des anciennes salles de classe transformées en musée, d’une serre et d’une orangerie, ainsi que d’un vivier à poissons utilisé par les moines et un jardin réputé depuis le XVIIe siècle pour son verger. Photo © François Collombet
Gravure représentant l’abbaye avec son cloître intérieur, XVIIe siècle
Gravure représentant l’abbaye avec son cloître intérieur, XVIIe siècle.

L’ordre bénédictin de Tiron et ses moines artisans

Incroyable Thiron-Gardais ! Comment ce gros village du Perche de 1100 âmes est devenu à l’aube du XIIe siècle, l’un des plus influents centres monastiques du monde occidental. En deux siècles, l’ordre de Tiron connaît une apogée fulgurante. Il essaime dans le nord-ouest de la France jusqu’en Angleterre, Irlande, Ecosse, Pays de Galles, Allemagne et Norvège. On recensera jusqu’à 120 dépendances, des prieurés, des abbayes, toutes filles de Tiron. Il s’agit de communautés de moines artisans, l’une des grandes singularités de l’ordre. Ils y entrent avec leurs professions : ouvriers en fer, charpentiers, forgerons, sculpteurs, orfèvres, peintres, maçons*, vignerons, distillateurs, cultivateurs… et une mission, l’apprentissage, pour former les plus jeunes. A l’origine, pas de frères convers, ils sont égaux. C’est aux classes populaires (une petite révolution !) que s’adresse le fondateur de l’ordre, Bernard d’Abbeville (ou Bernard de Tiron). Ne se définit-il pas lui-même comme le plus humble de ses moines ! Bien que bénédictin, l’ordre est plus proche de la règle celtique de saint Colomban, une règle plus austère inspirée de la rude tradition irlandaise : le jeûne, la prière, la lecture et le travail.
*Thibaut VI comte de Blois a participé à la construction de la cathédrale de Chartres en faisant venir des moines de Tiron des ouvriers tant en bois qu’en fer, des sculpteurs et des orfèvres, des peintres, des maçons et d’autres artisans habiles en tout genre.

La Grange aux dîmes faisant face à l’abbaye et restaurée en 2006, a été construite par les moines de l’Abbaye de Tiron pour y conserver le produit de la dîme (impôt qui se montait au 1/10e de la production des paysans). Elle abrite aujourd’hui l’office de tourisme de Thiron-Gardais et un espace d’exposition (+un Escape game). Photo © François Collombet
La Grange aux dîmes faisant face à l’abbaye et restaurée en 2006, a été construite par les moines de l’Abbaye de Tiron pour y conserver le produit de la dîme (impôt qui se montait au 1/10e de la production des paysans). Elle abrite aujourd’hui l’office de tourisme de Thiron-Gardais et un espace d’exposition (+un Escape game). Photo © François Collombet

Des tironiens inventeurs du whisky écossais

Si le XIe siècle est celui des moines noirs de Cluny, le XIIe siècle sera celui des moines blancs de Cîteaux (les cisterciens) et… des moines gris de Tiron. Mais qui aujourd’hui connaît l’ordre bénédictin de Tiron né dans les vertes prairies et les forêts profondes du Perche ? Sait-on que son fondateur, Bernard d’Abbeville (1046-1117) détient un record, celui du plus long procès de canonisation de toute l’histoire de la Chrétienté. Il débute à sa mort en 1117. Il sera canonisé près de 8 siècles plus tard en 1861 (d’où sa présence dans le Guinness book des records) avec sa fête instituée le 14 avril. Deux raisons à cela : l’opposition de Bernard au pape, en 1101, après son voyage à Rome et, surtout, l’absence de miracles constatés sur sa tombe. Son culte n’a jamais franchi les limites du monastère de Tiron. Enfin, ce sont des moines tironiens de l’abbaye d’Arbroath qui, en 1320, participent à la rédaction de la déclaration d’indépendance de l’Ecosse, cette même déclaration qui aurait inspiré la constitution des États-Unis, en vigueur depuis 1789 (même si beaucoup d’historiens y voient l’esprit des Lumières et des idéaux maçonniques). Plus trivial sans doute, mais ô combien symbolique, fut l’invention du whisky attribuée à des moines tironiens.

Retour aux sources du whisky

L’abbaye tironienne de Lindores a été fondée en 1191 sur un terrain dominant l’estuaire du fleuve Tay, près de la ville de Newburgh, à Fife en Ecosse.

Distillerie sur le site de l’abbaye de Lindores en Ecosse où furent trouvés des traces de charbon, d’orge, d’avoine, de blé et de poterie datant de l’époque médiévale, lorsque les moines de Tiron commencèrent à distiller leurs bols de malt, premier whisky écossais. Photo © DR
Distillerie sur le site de l’abbaye de Lindores en Ecosse où furent trouvés des traces de charbon, d’orge, d’avoine, de blé et de poterie datant de l’époque médiévale, lorsque les moines de Tiron commencèrent à distiller leurs bols de malt, premier whisky écossais. Photo © DR

Les moines qui la bâtissent viennent de l’abbaye de Kelso, dans la région des Scottish Borders à la frontière avec l’Angleterre. On doit à cette abbaye de Lindores d’être le plus ancien site de production de whisky. Pour preuve, cette archive de 1495 qui relate que le roi d’Ecosse commanda à l’abbaye des bols d’Aqua Vitae (Eau de vie… Eau de feu… Uisge Beath… Whisky). Drew Mc Kenzie, ancien architecte, vient d’inaugurer sa distillerie sur le site en ruines de l’abbaye, petite fille de Tiron.

Tout ici semble rappeler l’église abbatiale de Thiron-Gardais, à l’origine de l’ordre : le plafond de la distillerie avec sa forme en voûte, jusqu’aux bouteilles d’Aqua Vitae produites qui s’inspirent des piliers de l’ancienne abbaye de Thiron-Gardais, comme un retour aux sources.

La naissance de l’ordre de Tiron

1114, fondation de l’ordre de Tiron par Bernard d’Abbeville
1114, fondation de l’ordre de Tiron par Bernard d’Abbeville

Si tout commence il y a plus de 900 ans dans une profonde forêt du Perche, proche de la source de la Tironne, ce nouvel ordre bénédictin de Tiron naîtra dans une période troublée lors d’un long conflit qui oppose son fondateur, Bernard d’Abbeville, à l’ordre de Cluny. Bernard de Ponthieu naît près d’Abbeville en 1046. A 20 ans, il entre à Saint-Cyprien de Poitiers pour y prendre l’habit. Bernard sera un abbé rigide qui osera dénoncer la toute-puissance de Cluny. Il est un des acteurs de la réforme grégorienne allant jusqu’à pourfendre les mœurs matrimoniales du clergé paroissial. S’il a été le réformateur de la grande abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe (dans le Poitou) comme abbé depuis 1096, il en est chassé par Cluny. Quatre ans plus tard, le voici de nouveau abbé, abbé de Saint-Cyprien de Poitiers. Mais l’abbé Général de Cluny décide d’y imposer son autorité. Bernard doit abdiquer sa charge et rejoint une poignée d’ermites auprès de Robert d’Arbrissel. Pourtant, sollicité par les moines, il accepte d’aller à Rome plaider auprès du Pape la cause de cette abbaye dans le conflit d’autorité qui l’oppose à Cluny. Il obtient gain de cause, mais renonce à la charge d’Abbé pour se retirer alors à Saint-Mars-la Futaie en Mayenne où il partage la vie de l’ermite Pierre. C’est là qu’il apprend l’art de tourner le bois et la ferronnerie.

Ces jardins en accès libre (avec salon de thé) rappellent qu’au Collège de Tiron, on enseignait aux élèves également des notions d’arboriculture, de floriculture et d’élevage. Le jardin du collège était divisé en petits jardinets répartis entre les élèves comme récompense de leurs travaux. Photo © François Collombet
Ces jardins en accès libre (avec salon de thé) rappellent qu’au Collège de Tiron, on enseignait aux élèves également des notions d’arboriculture, de floriculture et d’élevage. Le jardin du collège était divisé en petits jardinets répartis entre les élèves comme récompense de leurs travaux. Photo © François Collombet

Informations pratiques

Adresse :
Domaine de l’Abbaye Grange aux Dîmes
18 rue de l’Abbaye – 28480 Thiron-Gardais
Tél.: 02 37 49 49 49

-Contacter par mail : domaineabbaye@terresdeperche.fr
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Visites*:
-Le domaine de l’abbaye ainsi que ses jardins thématiques sont ouverts du mardi au dimanche de 10h à 18h.
-Visite des jardins gratuite.
-Église abbatiale ouverte tous les jours de 9 heures à 18 heures, visite gratuite.
Musée et collège royal et militaire est ouvert tous les jours de 10h à 19h (fermeture du site entre 13h et 14h). Septembre du mercredi au dimanche de 14h à 18h.
*Sous réserve des mesures de restriction gouvernementales Covid.

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